Alexandre Bonin (1876-1943) · Première moitié du XXᵉ siècle · Huile sur toile · 38 × 46 cm
Quarante années après que Georges Serrier eut fixé sur la toile le pont de bois enjambant le Grand Morin, Alexandre Bonin revient au même motif, mais dans une lumière d’hiver qui en transforme radicalement la signification. La composition reprend le schéma établi en 1888 : le pont en diagonale, le lavoir ancré à la berge, les peupliers qui bordent la rive. Mais ce n’est plus le paysage estival vibrant de verdure ; c’est un paysage de latence où la nature semble retenir son souffle.
La touche, appliquée par petites virgules serrées selon la technique divisionniste héritée des impressionnistes, confère à la surface une vibration optique caractéristique : les reflets, les branchages dénudés, le garde-corps du pont se dissolvent en une mosaïque de touches colorées qui ne se recomposent qu’à distance. La palette traduit la lumière spécifique des journées d’hiver en Île-de-France, faite de roses anciens et de bleus sourds.
C’est dans le choix de la saison que réside la charge symbolique de l’œuvre. Les arbres dénudés introduisent une dimension mélancolique que renforce l’absence de toute figure humaine. Le lavoir existe, le pont demeure, mais personne n’habite cette scène. Dans les années 1920, les lavoirs disparaissent peu à peu, remplacés par l’eau courante ; les ponts de bois cèdent la place aux ouvrages en béton. Ce que Bonin fixe, c’est peut-être l’un des derniers instants où ce paysage existe encore tel quel.
Qu’un gendre de Camille Pissarro vienne poser son chevalet à Villiers-sur-Morin n’est pas un hasard : en épousant Jeanne Pissarro, dite Cocotte, en 1920, Alexandre Bonin hérite d’une lignée picturale dont il absorbe les principes. Le pont de bois n’existe plus aujourd’hui, le lavoir a disparu, les peupliers ont été abattus. Mais la toile reste, dernière trace d’un paysage qui fut habité par les peintres.
Marie Gawlikowski & Grégory Mazet, Galerie de Crécy