Yuzō Saeki (1898-1928) · 1928 · Huile sur toile · 58 × 98 cm
Dans le titre même résonne l’écho d’un monde disparu, celui qu’Hugo avait immortalisé dans Notre-Dame de Paris : un entrelacs de ruelles misérables où s’entassait une humanité à la marge. Saeki peint ici non pas la cour historique mais son avatar moderne, un recoin urbain où subsiste la pauvreté dans le Villiers-sur-Morin de l’entre-deux-guerres. La composition adopte une perspective plongeante qui écrase le spectateur sur la scène : depuis un point de vue surélevé, le regard dévale vers une cour étroite où s’alignent des barques à fond plat, vestiges d’une activité fluviale que le village a engloutie. Les façades délabrées se dressent de part et d’autre, masses compactes percées de fenêtres noires qui béent comme des cavités dans un visage défiguré. Au centre, une porte peinte d’un rouge violent tranche sur les ocres sales et les gris crasseux des murs. Ce rouge n’est pas celui, lumineux, des toits de tuiles qui couronnent les bâtiments ; c’est un rouge sombre, presque sanguin, qui fonctionne moins comme une note de couleur que comme une blessure dans le tissu bâti. Les barques au premier plan, rendues en larges aplats de bruns, d’ocres et de noirs, ne flottent pas tant qu’elles ne pourrissent sur place, abandonnées dans une eau stagnante dont les reflets bleutés suggèrent moins la vie que l’oubli.
La facture révèle une violence picturale aux antipodes de la tradition paysagiste française que Serrier ou Grenier perpétuaient. Saeki applique la couleur par empâtements épais, presque brutaux, qui font corps avec la toile au point de créer une matérialité rugueuse, tactile. Le couteau a raclé, étalé, superposé les couches de peinture sans souci de finition : les murs gardent la trace de ces gestes rapides, les toits accumulent des strates de rouge-orange qui vibrent par contraste avec les noirs profonds des ouvertures. La touche ne cherche ni la fluidité de l’aquarelle ni la justesse tonale de l’huile académique ; elle affirme sa présence brute, sa matérialité presque agressive. Cette manière rappelle l’expressionnisme allemand ou le fauvisme français, mais Saeki y ajoute quelque chose qui lui est propre : une inquiétude, une tension qui transforme le motif en vision presque hallucinatoire. Les fenêtres ne sont pas simplement sombres, elles sont noires d’un noir absolu qui absorbe le regard et refuse toute profondeur. Les murs ne sont pas simplement sales, ils portent la marque d’une dégradation qui semble progresser sous les yeux. La perspective plongeante accentue cette impression d’effondrement : tout semble basculer vers le bas, vers cette eau dormante où achèvent de pourrir les embarcations.
Le titre choisi par Saeki n’est pas anecdotique. « La cour des miracles » désigne ici un lieu-dit bien réel de Villiers-sur-Morin, niché derrière l’église au début de la rue du Touarte : un ensemble de maisons modestes regroupées autour d’une cour commune, encore visibles aujourd’hui dans leur état d’origine. Mais le nom porte en lui la mémoire du Paris hugolien, ces zones de non-droit où mendiants et marginaux échappaient à l’autorité royale. En choisissant ce motif, Saeki révèle ce que le regard pittoresque des paysagistes briards avait occulté : la pauvreté rurale existe aussi dans ces villages que l’on peint habituellement sous leurs atours bucoliques. Le peintre japonais, arrivé à Paris au début de 1924, porte sur le territoire un regard débarrassé de toute complaisance. Là où Serrier ou Grenier célébraient les ponts, les lavoirs, les chemins bordés de calvaires, il choisit de peindre les marges, les architectures du dénuement. Cette cour n’est pas un motif pittoresque mais un symptôme : celui d’une ruralité qui connaît aussi ses zones d’ombre. Les barques abandonnées témoignent d’une activité révolue, d’un monde du travail fluvial que la modernisation a rendu obsolète. La porte rouge, seul élément de couleur vive, ne signale aucune promesse ; elle marque plutôt l’impossible échappée, le seuil vers un ailleurs qui n’existe pas.
Né en 1898 au Japon, formé à Tokyo avant de rejoindre Paris où il étudie à l’Académie de la Grande Chaumière, Yuzō Saeki incarne cette génération d’artistes japonais fascinés par la peinture occidentale. Mais contrairement aux peintres japonais du XIXe siècle qui adoptaient les codes impressionnistes, Saeki arrive dans un Paris d’après-guerre où l’expressionnisme et le fauvisme ont déjà déplacé les enjeux picturaux. Il peint avec une urgence, une violence qui n’a rien de japonais dans sa facture mais qui traduit peut-être, dans son intensité même, l’expérience du déracinement. Venu à Villiers-sur-Morin en février 1928, pour un unique séjour qui dure jusqu’au début de mars, il y peint des vues du village mais ne cherche jamais à reproduire la douceur pastorale des paysagistes briards. Sa santé fragile, il souffre de tuberculose, donne à sa production une dimension tragique. Il meurt en 1928 à l’âge de trente ans, laissant une œuvre brève mais d’une intensité sidérante.
La cour des miracles condense ce que la modernité urbaine a d’irrémédiablement sombre. Ce que Saeki donne à voir n’est pas la misère comme sujet de compassion mais comme réalité plastique : les murs sales, les fenêtres mortes, les barques qui pourrissent composent une matière picturale où la violence de la facture répond à la violence du motif. Cette œuvre ne relève ni du document social ni de la dénonciation politique ; elle affirme que certaines formes d’existence portent en elles une vérité qui ne peut s’exprimer que par la brutalité même de la peinture. Saeki meurt quelques mois après avoir achevé cette toile. Que reste-t-il à peindre quand le paysage lui-même devient ruine habitée ?
Marie Gawlikowski & Grégory Mazet, Galerie de Crécy