Yuzō Saeki (1898-1928) · 1928 · Huile sur toile · Dimensions non communiquées
En février 1928, quelques mois avant sa mort, Yuzō Saeki quitte Paris pour Villiers-sur-Morin accompagné des peintres japonais Takanori Oguiss et Yamaguchi Takeo. Dans le froid hivernal qui aggrave sa tuberculose, il peint une trentaine d’œuvres en vingt jours, cherchant dans la campagne briarde ce qu’il ne trouve plus dans les ruelles parisiennes : une forme nouvelle, un motif qui ne soit pas encore épuisé par le regard. L’église du village, avec son clocher carré coiffé d’une flèche d’ardoise et percé d’une horloge, se dresse au centre de la composition selon une frontalité qui rappelle les architectures médiévales des primitifs italiens. Le bâtiment occupe presque toute la hauteur de la toile, masse compacte dont les murs ocre jaune portent la trace du temps : fissures, décrépitude, cette usure qui fait de l’édifice religieux non plus un symbole de permanence mais un témoin fragile des siècles accumulés. À gauche, une annexe basse, peut-être un porche ou une sacristie, s’appuie contre le corps principal ; sa porte, peinte d’un rouge sombre presque noir, constitue le seul élément de couleur intense dans une palette dominée par les gris bleutés du ciel et les bruns sourds du toit. Le sol ocre qui s’étend au premier plan ne porte aucune trace humaine, aucune silhouette, aucun indice d’activité : l’église existe dans un présent vidé de toute présence, comme si le peintre l’avait surprise dans un instant hors du temps.
La facture conserve cette violence expressive qui caractérise les dernières œuvres parisiennes de Saeki, mais elle se module différemment face à l’architecture religieuse. Les empâtements restent épais, appliqués au couteau avec des gestes qui laissent des stries, des épaisseurs, des aspérités dans la matière picturale. Le ciel n’est pas un fond neutre mais une masse active, travaillée par larges balayages de gris bleuté, de blanc sale, de bleu terne qui se superposent sans se fondre. Les nuages ne flottent pas : ils pèsent, ils s’accumulent, ils transforment l’atmosphère en substance épaisse. Les murs de l’église, rendus en ocres jaunes mêlés de gris et de blanc, portent la marque d’une construction par strates successives où la couleur ne recouvre pas tant qu’elle ne s’ajoute, créant des zones de densité variable. Le toit brun-rouge, traité en aplats plus lisses, contraste avec la rugosité des murs ; il capte une lumière diffuse qui ne provient d’aucune source identifiable. L’horloge du clocher, détail minuscule mais central, indique une heure, peut-être trois heures, qui fixe l’instant sans pour autant le faire vivre. Cette présence du temps mesuré, du temps qui s’écoule mécaniquement, introduit dans la composition une dimension inquiétante : le temps passe, mais personne ne le regarde passer.
Peindre une église pour un artiste japonais en terre française relève d’une étrangeté culturelle que Saeki ne cherche pas à résoudre. Formé dans une tradition bouddhiste, il ne porte sur l’édifice chrétien ni la piété du croyant ni la distance de l’ethnographe, mais le regard du peintre confronté à une forme architecturale qui résiste. L’église n’est pas un symbole mais un volume, une masse qui s’impose dans le paysage avec une stabilité que rien ne justifie. Les fenêtres, réduites à des ouvertures sombres, ne laissent rien deviner de l’intérieur ; elles fonctionnent comme des absences, des trous dans la matière construite. La porte rouge, seule note de couleur vive, ne promet aucun accès : elle marque plutôt une fermeture, un seuil infranchissable. Ce qui frappe dans cette église, c’est son caractère d’édifice inhabité, comme si la foi qui l’avait érigée s’était retirée en ne laissant que la carcasse architecturale. Le contraste entre la permanence supposée de l’architecture religieuse et la précarité manifeste du bâtiment, ses murs fissurés, son crépi qui s’écaille, transforme le motif en vanité : même ce qui devait durer s’effrite, même ce qui portait la promesse d’éternité se soumet à l’usure.
Ce séjour à Villiers-sur-Morin constitue pour Saeki la dernière tentative de travailler en plein air avant que son corps ne le trahisse définitivement. Rentré à Paris en mars, il commence à cracher du sang et devient grabataire. Les toiles peintes dans le froid de février, dont cette Église de Villiers, portent la marque d’un épuisement physique qui se transpose dans la matière même de la peinture : les empâtements semblent arrachés plutôt qu’appliqués, la couleur paraît lourde, presque pénible. Mais cette pénibilité ne produit pas la laideur ; elle génère une intensité qui fait de chaque coup de couteau une affirmation d’existence. Saeki meurt en août 1928 à l’âge de trente ans, emportant avec lui la vision qu’il avait commencé à construire. Sa fille Yachiko, six ans, meurt de tuberculose deux semaines après lui.
Cette Église de Villiers condense ce que le paysage rural peut avoir d’irréductiblement silencieux face à la fièvre urbaine que Saeki peignait quelques semaines plus tôt dans les ruelles de Paris. Ce que le peintre fixe ici n’est ni la foi ni l’architecture mais le poids du temps accumulé dans la pierre, cette densité particulière des édifices qui ont vu passer des générations sans y participer. L’horloge du clocher continue de tourner, marquant des heures que personne ne vient consulter. La porte rouge reste fermée. Le ciel pèse sur le toit. Et la peinture, par sa seule présence matérielle, affirme qu’il reste encore quelque chose à voir, quelque chose à fixer, même quand le corps vacille et que le temps se compte en jours. Que peut peindre celui qui sait que chaque toile pourrait être la dernière ?
Marie Gawlikowski & Grégory Mazet, Galerie de Crécy